Pour une grammaire des insultes
Mateiu
Iuliana Anca, Universitatea Babeş-Bolyai Cluj-Napoca, Facultatea de
Litere, Secţia Franceză, Doctorat, iuliamateiu@yahoo.com
À travers une comparaison des termes d’adresse
consacrés et des injures interpellatives ou apostrophes injurieuses, nous
essayerons d’apporter quelques éclaircissements sur le fonctionnement de
l’apostrophe, construction souvent ignorée ou expédiée par la plupart des
grammaires et ouvrages linguistiques.
Définition des injures
Les injures relevant avant tout de l’interaction
(directe), la construction la plus usuelle à laquelle elles ont recours est
l’apostrophe. Seulement, il s’agit d’un type particulier d’apostrophe du fait
qu’elle associe une classe lexicale à part - les Noms insultants - à une intonation tout aussi particulière
(fortement marquée).
La classe des N insultants doit être définie comme
une classe ouverte, puisqu’elle comporte un fonds stable de noms − les
«Noms de qualité» (Milner, 1978) − appelés ainsi d’après leur valeur
axiologique (le plus souvent négative), auquel s’ajoutent des créations plus ou
moins inédites, de nature métaphorique ou métonymique, reconnues comme
insultantes grâce à leur inadéquation référentielle autant qu’à l’intonation et
à des indices paralinguistiques (mimo-gestualité) et extralinguistiques
(situation conflictuelle). Inadéquation référentielle, mais pas situationnelle,
car généralement cet écart de langage et de conduite n’est qu’une sanction par
laquelle l’injurieur[1]
essaye de corriger une situation/ attitude de l’injurié qui lui crée du
désagrément.
Issues d’un vif mouvement
affectif, les injures sont de véritables mises en scène, où la parole n’est
qu’un des moyens d’expression. Ainsi peut-on expliquer le fonctionnement comme
injures de termes sans aucun contenu appréciatif, des noms ordinaires, qui sous
le coup d’une énonciation particulière, acquièrent une signification nouvelle:
de marques de rejet. Comme le remarque D. Lagorgette (1998: 67)[2]:
« […] avec la classe particulièrement riche des insultes, seule l’imagination
du locuteur marque les limites de cette catégorie lexicale (si l’on peut dire
qu’une telle classe existe)».
C’est là une conséquence de la recherche
d’expressivité caractéristique de tout discours affectif, car « la variété
infinie du lexique dépréciatif trouve son équivalent dans le lexique
appréciatif»[3] . La
contrepartie des injures, les termes caressifs (ou hypocoristiques ou
mots tendres) sont tout aussi nombreux, car la relation intime, qu’ils sont
censés traduire et renforcer, dispense en partie des contraintes sociales et
permet ainsi une plus grande liberté d’expression envers l’autre.
A part les éléments déjà mentionnés (lexique,
intonation, contexte), la construction de l’énoncé participe elle aussi à la
signification globale de l’énonciation injurieuse.
Les critères que J. Cl. Milner (1978) convoque
dans sa définition des Noms de Qualité sont de nature syntaxique,
sémantico-référentielle (leur manque d’autonomie référentielle lié à celui
d’extension propre, donc de définition et de synonymes autres que fonctionnels;
un rapport direct à la situation de parole), respectivement pragmatique
(puisqu’il les définit comme des performatifs de l’insulte).
Ce qui fait leur spécificité syntaxique, ce sont
trois emplois: 1º en apostrophe (imbécile !); 2º sous forme de
réflexion désobligeante à la 3e personne (l’/ cet/ quel imbécile !)
et 3º en position de N1 dans les syntagmes qualifiants Pd N1
de N2 (Cet imbécile de médecin m’a charcuté la
jambe.).
Apostrophe injurieuse vs apostrophe neutre
Quant à l’emploi en apostrophe, les noms de
qualité ne le partageraient qu’avec quelques noms fonctionnant comme titres
et avec les noms propres. Des noms sémantiquement analogues à ceux qui font
office de titres sont exclus:
(venez), docteur!
mais *(venez), médecin!
professeur! étudiant!
général!
militaire!
et même certains noms de qualité: les qualifiants [-animés] (cf. merveille,
horreur) et certains [+animés] tels que:*(venez), amour/ diable!. Cette restriction pourrait
tomber, pour les premiers, avec le passage au pluriel et à un emploi avec
article défini: (venez), les enfants!
La restriction formulée par Milner est
remise en cause d’abord par N. Ruwet (1982), ensuite par D. Lagorgette (1998),
qui lui reprochent d’ériger en norme un jugement personnel, puisqu’il ne
travaille pas à partir d’un corpus d’exemples, mais d’après sa propre
compétence de locuteur natif. Cela mène inévitablement à des divergences dans
les jugements de (a)grammaticalité à propos d’un emploi ou d’un autre.
Ainsi, par exemple, des termes (comme médecin,
voisine) classés par Milner comme noms ordinaires
exclus d’un emploi en apostrophe, et d’autant plus comme apostrophes
injurieuses, peuvent admettre, selon D. Lagorgette, les deux en français moyen,
et aussi de nos jours. La preuve serait qu’un nom proche - apoticaire - apparaît dans son corpus avec une valeur injurieuse, tandis que les autres
servent plus d’une fois d’interpellations.
Pour ce qui est des noms [-animé], donc [-humain],
leur exclusion ne se justifie que «si l’on ne tient pas compte de la
métaphorisation qui joue une part importante dans la dénomination.»[4]
Le meilleur contre-exemple pourrait être justement les injures interpellatives,
qui sont constituées, pour une large part, de N[-animé, -humain], ou seulement
[-humain] employés de manière figurée (métaphorique ou métonymique).
(cf. Tiago sourit, un peu comme sourirait un serpent à sornettes.
Puis il hurle:
- Triple con, gandousier, pot à
merde, rat crevé, purulence, visquosité, négation, diarrhée noire, foutre vert,
pissat de crapaud, vieux tampax, vérolerie à jambes, cerveaux creux, mange-pus,
communiste, trou du cul de singe, opposant, fumier de lama, chierie, pâté de
charogne, gauchiste, huile rance, socialiste, mendiant, incurable,
chaude-pisse, étranger, déguelis, radical de gauche, pet, égout, dégoût, hibou,
caillou, chou, genou, pou, décomposition, suppositoire, libertaire,
croix-rougien, chiffe-molle, eau croupie, crasse humaine, gueule de raie, raté,
lait tourné, godasse, mur de chiotte, vipère, centriste, enculé à sec, crachat,
forban, erreur, ouvrier, juif, goret, marxiste, ordure, crème de bite, cadavre,
caca russe, tapette, couille flétrie, cloaque!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!
Il se tait à bout de souffle et d’épithètes. (San Antonio, Viens avec
ton cierge, p. 61)
Paradoxalement, l’injurié se voit ravaler au rang de non-locuteur, d’objet,
au moyen d’une parole justement adressée, qu’il est donc supposé comprendre.
Un second contre-exemple est représenté par les apostrophes
neutres personnifiées du genre :
Ô
lac! rochers muets! grottes! forêt obscure!
Vous que le temps épargne
ou qu’il peut rajeunir,
Gardez de cette nuit,
gardez, belle nature,
Au moins le
souvenir! (A. Lamartine, Le Lac).
Dans leur emploi
interpellatif, les injures se définissent donc comme des termes d’adresse (TA)
[+axioneg]. Elles présentent d’ailleurs les mêmes sous-catégories que les
autres TA, à savoir:
Fripouille!
qu’elle m’insultait moi directement(…)(Céline, Voyage…, p. 204)
Vous m’avez foutu là, connards
sanglants, connards gâteux, vous m’avez volé mes seize ans, et toutes
mes autres années depuis(…) (Cavanna, Les Russkoffs, p. 116);
Jeune
crapule, ne te paie pas ma tronche. (Fallet, Banlieue…, p. 245)
Vieille tapette, vieux débris! Tu n’as pas honte? l’injuriait le
Grand Dab. (Guérin apud Gordienne)
Sale race, enculés de flics de Chevènement! (Libération,
7/ 02/ 00, p. 22)
Ø
Nom
commun[-humain, +animé]:
A genoux, cochon!( Cavanna, Les
Russkoffs, p. 400)
Ø
Poss +
Nom commun[-humain, +animé]:
Du coup, mes
vaches, là c’est votre mort! ( Céline, Casse-pipe, p. 39)
Ø Adj + Nom commun[-humain, +animé]:
Out! Out! Out! Sale
cochon! ( Céline, Voyage…,
p. 222)
Ø
Nom
commun[-humain, -animé]:
Charogne! Saloperie! (Cavanna, Banlieue…, p. 162)
Ø
(Adj)+
Nom commun [-humain, -animé]:
Veux-tu me donner les fers, sacrée
andouille! ( Zola, L’Assommoir, p. 275)
Ø Nom commun [-humain, -animé]+ de+ Nom
commun[-humain, -animé]:
figure de pet; tête de betterave; fesses
d’aspirine (Gordienne);
vieux cocu!
apoticaire! (apud D. Lagorgette, 1998, p.142)
Prof de morale, va! ( Fallet, Banlieue…, p. 38)
Bâtards! Enculés! Fils de pute! (Libération,
7/02/00, p. 22)
Bâtards de curés! Enfants de putains! (Pergaud )
maistre
quoquart; dame orda, dame cervelle (apud D.
Lagorgette);
Hors
d’ici, monsieur le cuistre, monsieur l’ignare! (Chevallier)
Langue fourchue!…Vipère!…Coeur de chien!… (Blueberry)
Voleur! Fainéant! qu’elle m’agonisait (…) Maquereau!…
Assassin!… Assassin!…(Céline, Voyage…,p. 454)
Oh! Dis, qui es-tu, toi, fromage,
pour me causer sur ce ton? (Bastiani)
Le fait que, du point de vue morpho-syntaxique,
les injures se comportent comme les autres TA, expliquerait pourquoi la plupart
des auteurs négligent leur principale différence: si leur suppression modifie
le sens et la fonction de la phrase, celle d’un TA ne l’affecte pas de manière
significative.
(i) Mais non, j’ai pas honte, idiote,
tu me mets en valeur, au contraire. La belle et
la bête.(Cl. Sarraute, Dis…, p. 114) : contestation+ injure
(ii) Mais non, j’ai pas honte, Marie/ maman/
ma chère, tu me mets en valeur, au
contraire.: contestation
(iii) Mais non, j’ai pas honte, tu me mets en
valeur, au contraire.: contestation
En fait, cette
différence est sensible surtout dans des contextes réduits et neutres, comme
celui qu’on vient de citer, voire plus simples:
(i) Viens
là, imbécile! Vs. (ii) Viens là, Claire!
ma fille!
ma chère!
Dis, rouchie, qu’est-ce qu’on t’a
fait? (Zola, L’Assommoir, p. 44).
L’appellatif détonne et impose son sens au contexte, surtout quand il est
négatif. Dans un contexte plus large, la suppression d’une injure peut passer
inobservée, comme celle d’un appellatif neutre, car le sens repose sur
plusieurs éléments (éventuellement d’autres injures):
Arrêtez vos conneries, (saucisses)!
(Fallet, Banlieue sud-est, p. 31)
L’armée française, elle te pisse au cul, (eh,
planqué)! répond le galonné.
(Cavanna, Les Russkoffs, p. 66)
La suppression des TA peut
devenir elle-même signifiante, à un niveau supérieur: celui de l’échange. Étant
donné que les TA définissent les statuts et les rôles réciproques du locuteur
et de l’allocutaire, leur usage inadéquat bouleverse la relation avec
l’interlocuteur, qui se voit redéfini autrement qu’il ne pensait être (pour
l’autre et pour lui-même) et, par conséquent, peut se sentir injurié.
Quant à leur absence, elle peut signifier le refus
du locuteur de définir son rapport à l’autre, ce qui pourrait également passer
pour une injure ( à moins d’être interprété comme une délicatesse). En fait,
comme remarque C. Kerbrat-Orecchioni[5]:
«En France, il semble bien en outre […] que l’on
assiste aujourd’hui à une raréfaction notable de l’emploi des noms d’adresse:
dans bien des situations communicatives, la salutation et le remerciement ne
s’accompagnent plus automatiquement d’un nom d’adresse comme le recommandent
grammaires et traités de savoir-vivre (en revanche, le nom d’adresse apparaît
volontiers aux côtés d’un reproche, d’une protestation ou d’une réclamation,
c’est-à-dire qu’il a souvent une connotation polémique).»
Autrement dit, les variations diachroniques en
matière d’adresse vont dans le sens d’une réduction des occurrences, voire d’un
réinvestissement des appellatifs comme marques de conflit, (donc plus si
éloignés des injures).
La terminologie grammaticale en matière d’adresse
est assez variée. On parle tout autant d’apostrophe que de vocatif
ou d’appellatif. Ce sont là des dérivations métonymiques à partir de la
fonction qu’assument ces termes dans la phrase, respectivement dans le
discours. Afin de pouvoir identifier les principales caractéristiques de leur
construction, nous allons revoir d’abord les motivations et aspects évoqués par
d’autres analystes qui ont choisi l’un ou l’autre de ces termes.
(1) Le Vocatif
Le terme vocatif
nomme le cas désigné à exprimer l’adresse à un allocutaire humain, mais non
seulement (animaux, objets, concepts) et marqué par des terminaisons
spécifiques dans les langues à déclinaison, comme le latin, ou le roumain.
En français, les
références au vocatif sont peu nombreuses et assez vagues. Selon les grammaires
de l’ancien français, la fonction vocative serait exprimée par des mots au
cas-sujet ou au cas-régime, qui renverraient à un référent [+humain], mais
aussi à des objets ( [-humain]). Dans les grammaires du français contemporain,
le vocatif tient un peu plus de place, mais pas mieux définie. Les aspects que
l’on envisage à son propos sont les suivants:
·
le mode de
construction du nom remplissant cette fonction: Bally (1944)
parle de GN en incise; Le Goffic, de N en position détachée, en général en
tête, à cause de leur fonction d’appel;
·
il peut
comporter un article (cf. Damourette et Pichon, Wartburg et
Zumthor). Pour ces derniers, l’emploi avec article relèverait du langage
familier et aurait une valeur démonstrative.
·
Les parties
du discours pouvant assumer cette fonction sont: un Nom
commun (substantif ou adjectif); un nom propre; les pronoms personnels toi
et vous.
(2) L’Apostrophe
D’autres grammairiens
préfèrent parler d’apostrophe: au chapitre des cas ou lors d’une analyse des
déterminants, dans les études consacrées aux ancien et moyen français; et en
rapport avec plusieurs autres problèmes, dans les études sur le français
contemporain.
On souligne que le nom en
apostrophe a une fonction discursive (d’appel ou d’interpellation qualifiante),
mais pas de fonction syntaxique, au niveau de la phrase. Cette dernière
caractéristique explique d’ailleurs sa parenté avec l’interjection, mais aussi
sa liberté de mouvement dans la phrase. Car l’apostrophe n’est qu’une
sous-phrase interpellative insérée dans une autre phrase, où elle peut occuper
diverses positions. Alors que Wagner et Pinchon (1962), puis H. Curat (1999)
tiennent à la distinguer des noms prédicatifs exclamatifs comme Silence!
Attention!, et M. Grevisse des insultes (en tant que phrases exclamatives),
D. Lagorgette soutient que les TA sont eux aussi des prédicats élidés.
Le terme en apostrophe
peut être accompagné d’une interjection et/ ou d’un verbe à l’impératif, auquel
il fournit un sujet, et être déterminé d’un article, en français familier. Ce
terme peut être un nom propre, un nom commun désignant facultativement une
qualité, un nom [-animé], un adjectif qualificatif (cf. Viens ici, petit!;
Va-t’en, méchant!) ou un pronom.
Wartburg et Zumthor (1947) parlent aussi des apostrophes construites sur
un nom en emploi figuré, celles qui cachent une comparaison comme les
apostrophes injurieuses de l’énoncé: Tu as encore perdu cet argent, âne
bâté, bête de malheur!.
(3) L’Appellatif
Selon D. Lagorgette, le
terme d’appellatif renvoie au départ à tout terme de dénomination pour ce qui
n’est pas humain; ensuite il connaît une extension de sens, pouvant renvoyer à
des noms communs ainsi qu’à des noms propres, présents dans le discours direct
ou dans le récit.
Ch. Bally (1944) le
présente comme spécifique de la transposition, c’est-à-dire du récit.
D. Perret (1970) l’emploie autant pour les TA
vocatifs (du discours direct) que pour les désignatifs (du récit). Sa
généralisation n’est, peut-être, que la conséquence d’une observation qu’elle
fait à leur égard: « En réalité, le locuteur peut mentionner le locuteur
réel (lui-même), l’allocutaire ou le délocuté aussi bien au locutif, à
l’allocutif qu’au délocutif. Quand ces personnes ne sont pas mentionnées
respectivement par les moyens linguistiques correspondants à leur rôle dans la
situation de discours, il y a ce qu’on appelle "transposition de
personne”. Par exemple, le locuteur parle de l’allocutaire à la première ou
troisième personne.»[6]
Certaines injures (cf. Vise/ regarde-moi cet
imbécile!; A-t-on jamais vu un pareil imbécile?, etc.)
illustrent à merveille ces situations, car le changement de personne permet à
l’injurieur de prendre ses distances, tout en accentuant le mépris qu’il
ressent envers l’autre. En le traitant comme un tiers (délocuté), il l’exclut
de la relation interlocutive, lui conteste le droit de parole. De cette façon,
non seulement il affirme sa supériorité par rapport à l’autre, mais il garde
aussi une distance protectrice: si l’autre s’avisait quand même à répliquer, il
pourrait lui reprocher de se mêler de
ce qui ne le regarde pas (De quoi je me mêle?, Est-ce qu’on t’a dit
quelque chose?, A vorbit cineva cu tine?, Ţi-a spus cineva
ceva?).
Bernard Clarinval (1967), cité par D. Lagorgette
(1998), est peut-être le seul à suggérer une certaine hiérarchisation des noms,
selon leur capacité à assumer la fonction vocative.
« Il existe en outre une
fonction que le nom propre peut assumer plus facilement que le substantif: le
Vocatif ou l’interjectif. Il s’agit d’une projection (souvent redondante) d’un
actant à la deuxième personne, ou de la désignation de l’allocutaire). Face à «Jacques,
viens!, on ne peut guère générer «L’homme, viens!». Certains substantifs
peuvent cependant jouer un rôle de vocatif (Monsieur, Madame, mon général,
Excellence, Sire, garçon, jeune homme…). Certains, comme Sire,
n’existent que pour cet usage. Leur nombre est limité et leur ensemble est,
semble-t-il, définissable.
Cette fonction vocative à
la deuxième personne est assumée "normalement" par les pronoms
personnels toniques toi et vous, référents allocutaires.»[7]
Après un Nc titre tel Sire destiné exclusivement à un emploi
vocatif , viennent donc les noms propres et d’autres noms communs [+titre],
lesquels admettent aussi un emploi désignatif (cf. Je ne t’ai jamais critiquée,
Lydia. / Lydia avait fermé les yeux.; Monsieur,
vous oubliez votre chapeau! / Je ne me rappelle plus qui est ce monsieur.;
C’est monsieur Dupont.). Les noms communs qui ne présentent
d’autres traits que [+humain] seraient les derniers, car tous ne sauraient pas
s’employer au vocatif. Pour quelle raison, Clarinval ne le dit pas. Il se
contente d’illustrer cette situation par un Nc à article défini, ce qui
déroute D. Lagorgette, puisqu’elle
interprète son rejet comme attribué au déterminant, plutôt qu’au nom lui-même.
Des manipulations telle la
qualification par un adjectif épithète ou par un complément prépositionnel
(viens, homme de rien / de paille!; Et tu penses, toi, homme
de peu de foi, de trop de foie. Oui, je le sais bien, tu penses que je
profite de cette minute capiteuse pour passer aux exercices conventionnels.
Toi, dégueu comme un goret lubrique, te voilà à saliver, et à mijoter des coups
bas.[8])
qui rendent leur emploi au vocatif plus naturel, de même que l’emploi sans restriction
de noms similaires, en français (cf. Femme, monceau d’entrailles,
pitié douce…[9]; Femmes,
je vous aime[10]…; Femme,
j’amène des invités[11]),
voire de ce nom même et d’autres en roumain, langue apparentée (cf. Vino, omule!),
nous font penser qu’il s’agit moins d’une explication sémantico-pragmatique,
qui devrait s’appliquer dans d’autres langues aussi, que d’une question
d’usage.
Considérons, par exemple, les constructions suivantes:
En roumain en
français
1º Nom commun[+humain]:
Omule,
învaţă să fii bun! →
? Homme, apprends la générosité!
Hei, omule, încotro? →
? Hé, homme, où vas-tu?
2º Nom commun [+humain] + génitif:
Omu’
lu’ Dumnezeu,
du-te-odată! → ?
Va-t’en, homme de Dieu!
Hai odată, femeia lu’ Dumnezeu,
că pierdem trenul! → ? Grouille-toi, femme de Dieu,
on va louper le train!
Da’ stai odată locului, copilu’ lu’
Dumnezeu! → ? Mais arrête de bouger tout le temps/ que je te dis,
enfant de Dieu!
Dă-mi odată pace, omu’ naibii! →
? Arrête de m’embêter, homme du diable!
femeia femme
Ce te-mpingi aşa, omu’ lu’ Dumnezeu! →
? Qu’est-ce qui te prend à pousser comme ça, homme de Dieu?
Ce naiba, tot nu pricepi, omu’ lu’ Dumnezeu?
→ ? Que diable, tu ne comprends toujours pas, homme de Dieu?
3º Nom
commun[+ humain] + de + SN:
Om de rea credinţă! → (…) homme de peu de foi![12]
Om de doi bani (ce eşti)! → ? Homme de quat’ sous! / Femme de peu![13]
Om
de nimic (ce eşti)! → ? Homme de rien!
Om de rahat/ c… (ce eşti)! → ? Homme de merde!
Si dans le premier cas, le
nom om / homme est un simple terme d’adresse qui, d’un côté, sert
à attirer ou bien à maintenir l’attention de l’allocutaire sur une
communication que le locuteur va / est en train de lui faire; et de l’autre, il
applique au référent une dénomination (valable de manière) unique et
permanente, dans le second (2º), où le Nc est complété d’un génitif, l’interpellation
s’accompagne de l’expression d’un sentiment - négatif (d’impatience ou de contrariété),
qui rappelle le juron, puisque le complément est une évocation blasphématoire
(de Dieu ou du diable). L’intonation participe de cette expression affective.
La qualification semble l’emporter ici sur la dénomination et elle s’appuie
obligatoirement sur le cotexte (le contenu de l’énoncé). Les dernières
constructions (3º) servent, comme les autres, à interpeller, mais surtout à qualifier
l’allocutaire (ou, éventuellement, le délocuté).Le nom reçoit cette fois un
complément de prix - qui exprime la valeur du référent. Celle-ci étant
des plus basses, les SN se chargent d’une valeur axiologique négative et finissent
par fonctionner comme injures (interpellatives ou référentielles). A la
différence des appellatifs précédents, celles-ci peuvent apparaître toutes
seules, étant équivalentes à une
prédication.
L’observation du
comportement de ces diverses catégories de N en vocatif nous conduit aux
hypothèses explicatives suivantes:
Si les noms- titres (Docteur,
professeur, général ou bien Monsieur,
Madame, Mademoiselle[14])
ou les termes relationnels (maman, papa, mère,
père, frangine, frérot, fiston,
fifille) peuvent apparaître en vocatif, c’est parce qu’ils sont par
excellence des mots d’interaction: ils servent à instituer un rapport, social
ou affectif, entre les interlocuteurs, en désignant le rôle que le locuteur
reconnaît et impose à l’autre, et indirectement son propre rôle. Ils expriment
donc une catégorisation stable, statutaire, valable hors contexte.
Au pôle opposé se placent
les injures, catégorisations accidentelles, dictées par le contexte
situationnel, éventuellement explicité dans le contenu de l’énoncé. Elles
représentent en quelque sorte une parodie des termes d’adresse admis,
puisqu’elles redéfinissent le référent à chaque fois. D’une part, elles
communiquent à l’allocutaire un jugement, toujours renouvelé, donc à la fin
injustifié, du locuteur à propos de lui; de l’autre, en annulant la distance
sociale, elles représentent une forme de contestation des usages sociaux.
Cependant, elles intéressent l’interlocuteur autant que les appellatifs
conformes; par contraste, on dirait, mais aussi par leur part de subjectivité,
qui leur assure un supplément d’informativité.
Entre les deux, se situent
les noms dénotatifs ordinaires, qui renvoient à une identité stable, reconnue,
une nature. Aussi ne sauraient-ils s’employer en apostrophe seuls, comme les
autres. N’ayant ni une signification sociale ni une signification affective
comme les termes d’adresse (titres, termes relationnels, noms propres,
hypocoristiques ou injures), ils ont besoin d’un contexte linguistique qui
accentue justement leur sème [+humain, +locuteur], ne fût-ce que pour le
contester (cf. les exemples sous 2º et 3º). Lorsque son interlocuteur semble déchoir
de sa qualité d’homme, par une conduite inappropriée, ou bien lorsqu’il semble
ne plus comprendre le langage humain, ses appels répétés, le locuteur tente de
le remettre à sa place. Ou bien, en appelant une femme par son nom, on inscrit
automatiquement celui-ci dans un nouveau réseau de significations: la féminité
est valorisée ou dévalorisée (en fonction du contexte) et son évocation
signifie à l’autre qu’elle doit l’assumer comme le rôle auquel renvoie le titre
ou le terme relationnel. Si le locuteur choisit de tous les appellatifs
possibles, celui de femme , dans un contexte tel: Femme,
j’amène des invités / Nevastă, ne vin musafiri., c’est bien pour
l’inviter à jouer son rôle de maîtresse de maison, de femme.
Plus un appellatif est
général, plus l’énoncé doit contenir d’informations qui restreignent son
extension/ précisent sa signification
et, en fin de compte, justifient son emploi. Deux types de restrictions sont
possibles: par la prédication qui suit, en général, ces N en apostrophe (cf. 1º
et 2º), ou bien par des qualifiants (adjectifs: homme cruel;
compléments de prix: femme de peu, om de doi bani/ de rahat; jurons: omu’
lu’ Dumnezeu), grâce auxquels le SN en apostrophe devient lui-même une
prédication fonctionnant au besoin pour son propre compte, avec le seul appui
du contexte extralinguistique.
On remarquera également que l’ajout d’un
prédéterminant (l’article défini, mais surtout l’adjectif possessif de première
personne: mon/ ma/ mes) peut avoir le même effet qu’un qualifiant: le
possessif , rattachant le référent au monde du locuteur, se charge d’exprimer
l’affectivité, avec l’intonation. Des interpellations comme ma fille,
mon garçon, mon fils, mon frère, ma
soeur sont plus naturelles que fille,
garçon, fils, frère, soeur,
à cause justement de leur nuance affective. Cela est encore plus évident dans
le cas de leurs correspondants familiers, dont certains portent des suffixes
diminutifs ou augmentatifs, à valeur affective (cf. fifille, fiston,
frérot, soeurette, ?(mon) frangin, (ma
frangine)).
En roumain, on observe le même phénomène chez des
noms peu pertinents comme interpellatifs: studentule (l’étudiant),
artistule (l’artisse…) ou le féminin artisto, etc.,
à moins qu’ils ne prennent une nuance ironique, comme dans les contextes:
Vino, studentule,
să vedem ce ai învăţat pe acolo! («Fais voir ce tu as appris
là-bas, l’étudiant!) (défi)
Hai, artistule, la
tablă! (à un élève qui fait le pitre) («Viens faire ton numéro, l’artisse!»), (défi, mépris)
ou bien d’une valeur affective positive, comme c’est le cas dans des
énoncés du genre:
(Vino), studentu’
lu’ mama/ tata! (attendrissement) («(Viens là), mon étudiant!»)
(Vino), artistu’ lu’
mama! (attendrissement, admiration, fierté) («Viens, mon artiste!/
l’artiste!»).
Le rôle de l’adjectif possessif est assumé ici par le génitif (lui mama/
tata) et la sphère des possibilités est restreinte à ces deux termes
relationnels. Les parents, et surtout la mère, sont les plus susceptibles de
s’approprier ainsi, amoureusement, les qualités et défauts (mineurs) de leur
descendance (cf. deşteptu’/ frumosu’/ geniu’/ prostănacu’ /
prostuţu’ lu’ mama! , qui rappellent facilement d’autres
expressions affectives telles que dragul mamii/ dragu’ lu’mama/ scumpu’
lui mama/ odoru’ lu’ mama/ puiu mamii, mais * tâmpitu’ lu’ mama/
ticălosu’ lu’ mama!).
A l’encontre des titres et
autres termes d’adresse neutres, qui ont avant tout une fonction dénominative,
les dernières formules servent surtout à caractériser, la fonction conative
passant au second plan. L’ambivalence de ces constructions, qui peuvent servir
en égale mesure d’interpellatifs, ou de désignatifs en troisième personne, n’y
est peut-être pas pour rien.
En l’absence du génitif,
qui leur confère une valeur affective-appréciative positive, ces mêmes noms
prennent une valeur contraire: d’appellatifs ironiques, voire injurieux. Dans
(i) Deşteptule!
(Ai văzut ce-ai făcut?)
(ii) Deşteptu’!
(Ai văzut ce-a făcut?)
auxquelles correspondent en français: (i) Tu vois maintenant ce que tu as
fait, l’astuce? ou bien Gros malin! (T’as vu ce que
t’as fait?) et (ii) Le gros
malin! Tu as vu ce qu’il a fait?, le nom voit s’inverser sa valeur
axiologique (du positif au négatif), ce qui lui permet d’exprimer un reproche,
une critique. Par antiphrase, le compliment tourne à l’injure (deşteptu(le)/
(le) gros malin! signifie plutôt «tâmpitu(le)/ (l’) idiot,
(le) connard!, Ducon»), comme le prouvent ces
réponses à (i): Deştept eşti tu cu (mu)mă-ta!
(l’équivalent du français X toi-même!), elle-même une injure, ou
bien le reproche: De ce mă-njuri?(«Pourquoi cette insulte?»).
En roumain, l’ironie devient plus mordante si l’on
renforce le nom par redoublement: Deşteptu’ deştepţilor!;
Ocoşu’ ocoşilor! (Ai văzut…?).[15]
Ces constructions rappellent certains superlatifs des injures françaises,
où l’excellence dans une qualité est attribuée à un roi ou une reine (cf. Tu
es/ C’est le roi des cons/ la reine des emmerdeuses.). L’effet
superlatif peut être obtenu aussi par la mention du milieu où le référent est
unique par sa "qualité": deşteptu’ lumii! ou deşteptu’
pământului!, quand l’individu n’est désigné par le nom même de la
qualité qu’il possède et qu’il finit par incarner: deşteptăciunea
pământului!. Il s’agirait, selon E. Lüder de «la particularisation
d’une monade dans le cadre d’une espèce. Une polarité se crée à l’intérieur du
spectre définitionnel, entre l’élément singularisé et la totalité de l’espèce
(le cosmos, le monde, la Terre, l’humanité.»[16]
La proportion des qualifications négatives,
respectivement positives dans cette construction, dans les exemples cités par
Lüder ( 9 à 1: faurul lumii «le
forgeron du monde», sluţenia pământului «laideur de la
Terre», urâciunea oamenilor «horreur de l’espèce humaine»,
trândavul lumii «le plus grand fainéant du monde», mânia
pământului «fureur de la Terre», topenia pământului
«fléau de la Terre», prăpădenia pământului
«catastrophe de la Terre»; Bată-te varga lui Dumnezeu, hâzenie
a pământului! « Que Dieu te punisse, horreur
de la Terre!») serait-elle le signe d’une spécialisation de la construction même dans l’expression au superlatif d’un
défaut? Cela ne diminuerait pourtant pas l’importance de l’appellatif. Le fait
que le terme ait toujours une valeur dépréciative, ironique, lors d’un emploi
désignatif (à la troisième personne)
(cf. L-am întâlnit pe deşteptul ăla şi la bibliotecă. «J’ai
rencontré ce malin à la bibliothèque aussi.»; Ion nu era
acasă. Deşteptu’ se dusese la pescuit. «Jean
n’était pas chez lui. Le malin était parti à la pêche.»; Care
deştept a făcut asta? «Quel malin a fait ça ?»),
prouve qu’un qualifiant, même appréciatif, ne saurait servir de dénomination
sans changer de valeur. Le contenu subjectif appréciatif de ces noms réduit
leur potentiel dénotatif. Aussi ne sauraient-ils fonctionner comme désignations
en dehors d’un consensus comme celui auquel on aboutit lors de l’invention d’un
surnom, par exemple. L’emploi de tout
nouvel appellatif dont la dénotation n’est pas stabilisée par un tel consensus
et qui ne sert pas à exprimer une appréciation affective sera interprétée comme
une tentative de redénomination, une parodie de baptême et, selon le contenu,
comme une véritable injure ou une simple ironie.
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[1] E. Larguèche, op. cit.
[2] Cf. aussi D. Perret (1970: 117): «Des appellatifs unusuels (sic!) sont aussi possibles, ainsi le lexique injurieux constitue une série lexicale ouverte.»; M. Chastaing & H. Abdi (1980); C. Rouayrenc (1996)
[3] D. Lagorgette, 1998, p. 68
[4] D. Lagorgette, 1998, p.
[5] Dictionnaire d’analyse du discours, dir. P. Charaudeau & D. Maingueneau, Seuil, Paris. 2002, article Adresse, pp. 32.
[6] D. Perret,
[7] B. Clarinval apud D. Lagorgette, 1998, p.
[8] San-Antonio, Viens avec ton cierge, Paris: Fleuve noir, 1978, p. 147
[9] F. Cavanna, Bête et méchant, Paris: P. Belfond, 1981, p. 76
[10] J. Clerc,
[11] H. Curat, 1999
[12] San-Antonio, Viens avec ton cierge
[13] Céline apud Gordienne (2002)
[14] Leur classement comme titres ne se justifie, selon C. Kerbrat-Orecchioni (2002), que par une raison historique.
[15] Cette construction, d’origine hébraïque (cf. les expressions du langage ecclésiastique: cântarea cântărilor/ le cantique des cantiques; vanity of vanities; saecula saeculorum) est décrite par Sandfeld et Olsen de la façon suivante: « Très souvent un substantif est répété au génitif pour marquer le plus haut degré de ce qui est désigné par le substantif en question.» (apud E. Lüder, Procedee de gradaţie lingvistică, Ed. Universităţii Al. Ioan Cuza, Iaşi, 1995, p. 149)
[16] E. Lüder, op. cit., p. 150