Préliminaires
1.
Approche
lexicale : - sens de
base ;
- sens figuré ;
- cas de lexicalisation ;
2. Approche
grammaticale
3. Approche
pragmatique
3.1. Valeurs pragmatiques mentionnées dans
le dictionnaire
3.2.
L’emploi cognitif vs l’emploi affectif du verbe dire
3.3.
Dire et ses dérivés en tant que marqueurs discursifs
4. Conclusions
Références bibliographiques
Préliminaires
Dans cette étude, on se
propose de faire une description des expressions centrées sur le verbe dire
en tant que marqueurs de reformulation paraphrastique, de présenter leur
fonctionnement et leurs valeurs dans le discours.
L’approche vise cette
problématique pour le français, mais il y aura constamment des observations,
des équivalences, des exemples du roumain aussi, car il y a beaucoup de
ressemblances entre les deux langues dans ce domaine.
L’étude est structurée en
trois parties – une présentation des valeurs lexicales du mot en cause, une
description succincte de ses valeurs grammaticales et une partie plus ample
dédiée à l’analyse de son fonctionnement dans le discours. L’approche lexicale
est basée sur les articles du dictionnaire pour le verbe dire et pour la
locution c’est-à-dire, utiles dans l’analyse faite.
1. Approche lexicale
En tant qu’unité lexicale, le
verbe dire comprend une multitude de sens dont l’article
du dictionnaire rend pleinement compte (voir les articles du dictionnaire pour
le verbe dire et pour la locution conjonctive c’est-à-dire - Le Petit Robert, édition 2001, pages
730-731 et 376).
Voilà, tout d’abord, les
trois sens de base en fonction desquels le verbe dire peut entrer
en relation de synonymie avec beaucoup d’autres verbes :
a) émettre les sons, les éléments
signifiants d’une langue ;
C’est le sens phonétique de
ce mot, ses équivalents roumains étant ici les verbes a spune, a zice
avec le sens de a rosti. Dans
cet emploi il est synonyme avec:
- articuler, émettre, proférer, prononcer,
Dire/
articuler/ prononcer quelques paroles
A rosti/ a articula/ a pronunţa câteva cuvinte
Je n’ouvrirai plus la bouche. Je ne dirai plus un
mot. (Duhamel)
Nu voi mai deschide gura. Nu voi mai spune nici un
cuvânt.
- chuchoter, souffler
ou bien crier, en fonction de
l’intensité avec laquelle le locuteur dit ces éléments. Dans ce cas, le
verbe dire est toujours déterminé par un adverbe de manière ou par une
locution, qui lui assigne, en fait, ces sens. Ainsi :
Dire quelque chose à voix basse/ à l’oreille de
quelqu’un = chuchoter, souffler
A spune încet ceva/ a spune cuiva ceva la ureche = a
şopti, a sufla
Dire tout haut/ tout fort = crier
A spune tare = a striga
b) exprimer, communiquer (la pensée, les sentiments, les intentions, une opinion) par la parole ;
Il est synonyme de :
- communiquer, exprimer,
formuler (dire quelque chose à/de quelqu’un ; a spune ceva cuiva/ despre
cineva) ;
- de dévoiler, expliquer,
révéler (Il dit qu’il m’aime de tout son cœur. Spune/
zice că mă iubeşte din
toată inima) ;
- de confier : cet
emploi suppose l’unicité de l’interlocuteur (Je ne te l’ai
dit qu’à toi. Ţi-am spus-o numai ţie.) ; le sens opposé est de proclamer, publier
– au sens de faire public – (Il l’a dit à tout le monde,
en public (Le
Petit Robert, 730) ; A spus-o tuturor, în public) ;
- de répéter (Ta mère te le dit mille fois par jour et c’est toujours en vain.) – le verbe dire acquiert ce sens grâce aux locutions
adverbiales mille fois, à maintes reprises, etc. qui l’accompagnent; c’est la même situation
en roumain ( Nu ! în van! Noi am spus-o şi-o mai
spunem: situaţiunea României nu se va putea clarifica[…] (Caragiale));
- d’affirmer/ confirmer
(dire la même chose; a spune acelaşi lucru) ; divaguer (fam.), dérailler
(fam.) (dire n’importe quoi ; a spune vrute şi
nevrute) – des emplois qui
représentent de différentes manières de dire;
- décider, convenir de qqch. (Voilà ce qui est dit
= est convenu, est
décidé) ;
- juger, penser (par
extension) (Qu’en dites-vous ? Ce spuneţi/ ziceţi?) ;
- sembler, croire – dans l’expression on
dirait que/ de – (On dirait qu’il y a quelqu’un à la porte. Ça sonne comme le chinois, on
dirait du chinois ; S-ar spune/ s-ar părea că e cineva la
uşă.)
- et beaucoup d’autres (conter,
raconter, narrer, annoncer, parler, protester, déclamer, etc.)
c) exprimer par le langage écrit ou oral ;
Il est synonyme de :
- écrire (Dans mes écrits, j’ai
été d’une sincérité absolue[…] je n’ai rien dit que ce que je pense (Renan); În scrisoare
nu am spus decât ceea ce gândesc.),
- annoncer, publier (Les journaux ne disent
rien de cette affaire (Le Petit Robert,
731) ; Ziarele nu spun nimic despre această afacere.) ;
- employer telle ou telle
forme linguistique pour exprimer quelque chose (Comment dit-on «maison» en
roumain ? Qui dit froid écrivain dit détestable auteur (Boileau) ; Cum se
spune/ zice «casă» în franceză?).
Les sens a) et b) de dire représentent des
sens locutionnaires dans les termes de Searle, tandis que le sens c) a en vue
les différentes manifestations de ce verbe – à l’écrit ou à l’oral.
Dans un emploi figuré dire signifie faire connaître, exprimer par un signe, une manifestation quelconque. Ainsi, il est synonyme de dénoter,
exprimer, manifester, montrer (Est-ce que ta pendule
dit l’heure exacte ? Son sourire dit beaucoup. Pendula ta spune/indică/arată ora exactă? Zâmbetul
său spune mult.).
À partir du verbe dire, à l’aide d’autres
éléments lexicaux (verbes, prépositions, pronoms, articles), on a formé
d’autres mots à sens plein par le processus de LEXICALISATION. C’est le cas
de :
- l’on-dit – qui est un nom masculin invariable ayant le sens de bruit qui court, rumeur :
(1) Il ne faut pas croire aux on-dit.
(2) Nu trebuie să te încrezi în zvonuri / în spusele cuiva.
- le qu’en-dira-t-on – qui est un substantif masculin invariable au sens de propos qui se tiennent sur le compte de quelqu’un :
(3) Tu ne dois pas te soucier des qu’en-dira-t-on, ma chérie.
(4) Nu trebuie să-ţi faci griji de ce-o să se
zică / de ce-o zice lumea, draga mea.
- l’ouï-dire – toujours un nom masculin invariable qui représente
l’information connue par la parole entendue, et notamment par des
rumeurs :
(5) Ce ne sont que des
ouï-dire. (Le
Petit Robert)
(6) Nu sunt decât vorbe / zvonuri.
2. Approche
grammaticale
Le verbe dire est :
▪ un verbe transitif (dire
quelque chose ; dire quelque chose à quelqu’un) comme ses équivalents roumains (a spune / a zice ceva cuiva);
(7) Elles ont dit les dernières nouvelles à leur mère.
(8) Tertullien dit ça
et:: Athanase le dit aussi alors je parle rapidement de ce que dit Athana:se
Athana:se dit:: […] que:: en prenant un co:rps comme xxx. (Anamaria Curea in Corpus Pop)
(9) Nu, nene Nae : dar vreau
să zic adică că
nevasta mea nu-i deloc d’alea cum ziseşi, şi iaca, după mine de
ce s-a luat?
(Caragiale)
▪ un verbe prédicatif dont le paradigme de
conjugaison est complet ; il a des formes à tous les modes et à tous les
temps ;
▪ il peut être un
verbe régent aussi bien que régi :
(10) Je dis que c’est trop court. (Viorica Baciu in Corpus
Pop) (verbe régent)
(11) Mon père m’a rappelé ce que
je lui ai dit. (verbe régi)
(12) […] io zic după părerea mea că ciocolata Kandia
este mult mai bună decât Poiana care e făcută de Suchard. (Cristina Muntean in Corpus Pop) (verbe régent)
(13) Tatăl meu mi-a amintit ce i-am spus. (verbe régi)
▪ il peut être accompagné par d’auxiliaires modaux, tels pouvoir, devoir :
(14) Donc le verbe se
fait chai:r Michel Henri mais on pourrait peut-être di:re avec Tertullien euh
que cette incarnation se rend manifeste dans un co:rps en prenant figu:re
corporelle. (Anamaria Curea in Corpus Pop)
(15) Pot să-ţi spun câte-n lună şi în soare, dar tot nu mă
vei crede, aşa-i?
(16) Cred că trebuie să-mi zici pe nume
de-acum.
▪ il a aussi une forme
pronominale – se dire = dire à soi-même, penser ; c’est un emploi monologal. Les verbes
roumains, eux-aussi, ont une forme pronominale : a-şi spune / a-şi zice.
C’est un verbe parenthètique
employé (cf. Liana Pop, 1998):
- en préface : (17)
On dit que l’individu a été arrêté.
(18) Se spune / se zice că / cică individul a fost prins.
- en incise libre ou
liée: (19) L’individu on dit qu’on l’a arrêté.(incise liée)
(20) Individul se zice că / cică a fost prins. (incise liée)
(21) L’individu, on dit, on l’a arrêté. (incise libre)
(22) Individul, se zice /
cică, a fost prins. (incise
libre)
Dans cette dernière position,
l’incise est généralement isolée du point de vue prosodique par des virgules à
l’écrit et par une pause à l’oral.
- à la fin de la phrase (23) L’individu a été arrêté, dit-on.
(24) Individul a fost prins, se zice / cică.
Le roumain cică est la
contraction de l’expression se zice că (on dit que) et présente aussi des variantes populaires şi câ, o-s că (a zis
că / o zis că).
3. Approche
pragmatique
3.1. Valeurs pragmatiques
mentionnées dans le dictionnaire
● Le verbe dire peut avoir la valeur d’un verbe performatif employé dans les situations mentionnées dans le dictionnaire : (25) Dire la messe ; dire son bréviaire, ses prières.
Selon Perrin et Vincent le verbe dire acquiert la valeur de verbe performatif dans les clauses performatives fondamentalement réflexives, clauses qui sont toujours à la première personne et qualifient l’énonciation du locuteur en tant que tel1 (cf. Perrin et Vincent, 1997) ; il fonctionne donc comme une marque dénominative explicite de l’acte asserter :
(26) Chacun son point de vue mais là je dis Parizeau c’est normal que on puisse pas l’aimer… (Perrin et Vincent).
Ici la clause introductive (là
je dis) «porte sur une séquence tenue par le locuteur
en tant que responsable de l’énonciation […] et visant à produire son point de vue dans le contexte de
l’interaction en cours» (Perrin et Vincent, 1997 : 202).
● Ce verbe peut servir aussi à accomplir un acte indirect en tant que marque implicite conversationnelle :
▪ une invitation (27) – Que diriez-vous d’une randonnée en voiture ?
(28) Ça te dirait / Ça te dit de faire une excursion ?
(29) Ce-ai spune de o plimbare cu maşina?/de o excursie?
▪ une menace (30) - Je ne vous dis / Je te dis que ça ! (la voix du locuteur est menaçante)
(31) - Numai atât îţi spun !
3.2. L’emploi cognitif vs
l’emploi affectif du verbe dire
● Le verbe dire peut avoir un emploi cognitif, quand il introduit une information de la mémoire discursive sous la forme d’une explication ou d’un éclaircissement :
(a) (32) Il faut vous dire
que l’accident ne s’est pas passé le 16 juin, comme on vous l’a communiqué.
(33) Şi
trebuie să vă spun că accidentul nu s-a petrecut pe 16 iunie,
cum vi s-a comunicat.
Il faut vous dire que / je dois vous dire que sont des expressions formellement désémantisées
qui représentent un automatisme de langage. Elles introduisent l’information de
la mémoire discursive dans l’avant-plan du discours et servent à attirer
l’attention de l’interlocuteur sur la correction ou l’éclaircissement qui est
fait(e).
(b) (34) À qui le
dites-vous ! à qui le dis-tu ! (Le Petit Robert)
(35) Şi cui i-o spuneţi? Şi cui i-o spui?
Ces exemples expriment que la
personne qui parle connaît, a éprouvé ce dont il s’agit aussi bien que son
interlocuteur ; (cette situation de communication suppose un mauvais choix
de l’interlocuteur qui refuse ce statut d’interlocuteur qui lui est proposé).
(c) (36) Donc quand on fait
un brouillon p’t-êtr y a aussi l’idée de euh: comment dire je sais pas si vous
voyez cette idée là […] (Viorica
Baciu in Corpus Pop)
(37) Dup-aia o dat
şi stema jos şi armata erau ăştia trupele de ă:: mi
ministerul de interne şi erau:: cum îi spune gră: grănicerii da (Cosmina Pop in Corpus
Pop)
L’emploi de ce verbe marque ici
l’effort du locuteur de se rappeler quelque chose ou de formuler d’une autre
manière ses propos, et lui donne, en même temps, le délai de le faire.
(d) (38) Tu l’as dit ! (fam.) ; Ai
spus-o ! – exprime l’approbation, le verbe
ayant un sens pragmatique.
● Le verbe dire peut avoir un emploi affectif aussi, cas où il exprime l’admiration, l’étonnement, l’indignation, la surprise :
(e) (39) Je ne vous dis / Je
ne te dis que ça ; Nu-ţi spun / nu vă spun decât asta (=
il est inutile d’en dire plus) – suivant le ton il exprime l’admiration,
l’étonnement et même la menace, cas où il fonctionne comme un marqueur d’acte
indirect (voir l’exemple 30 ci-dessus).
L’expression je ne vous / te dis que sert
toujours à attirer l’attention de l’interlocuteur (comme dans l’exemple (a) 32-33), car elle
marque l’amorce d’une information forte dans la chaîne discursive.
(f) (40) Je te dis chapeau. (Récanati) – a la valeur admirative,
appréciative de l’exclamation chapeau!; les deux énoncés sont formellement
identiques à la fin, on interprète le premier énoncé comme ayant non seulement
la même valeur que l’exclamation, mais aussi comme étant cette exclamation même, préfixée par les
mots je te dis
qui semblent accompagner sa profération à la façon dont je
bois à ta santé accompagne l’action
de vider son verre (explique Récanati dans son article sur les verbes
parenthètiques) et qui attirent l’attention de celui à qui le locuteur
s’adresse et nous guident à comprendre le sens dérivé et non pas celui
littéral.
(g) (41) Dire qu’elle est la plus
belle de toutes ! Să spui / a spune că e cea mai frumoasă
dintre toate ! (on exprime
l’étonnement, la surprise, l’indignation).
(h) (42) Eh ! dis donc ! Non, mais, dis !
(43) Ia spune ! Ia nu mai spune ! Ce tot
spui !
Dis-donc / dites-donc / eh, dis donc se sont éloignés de leur sens lexical
plein et marquent l’admiration, l’étonnement, l’indignation, la surprise ;
la menace par l’indirection, ce qui représente un exemple de processus de
pragmatisation.
3.3. Dire et ses
dérivés en tant que marqueurs discursifs
Les spécialistes utilisent des
termes différents pour désigner les expressions je veux
dire (que) / j’veux dire (que), c’est-à-dire (que), disons, autrement dit, etc. Ainsi, par exemple, F. Récanati
parle des connecteurs pragmatiques ou des marqueurs de dérivation
obligatoire (MDO), Sihvonen-Hautecoeur des particules discursives,
Gülich et Kotschi des marqueurs de reformulation paraphrastique (MRP).
Mais ils décrivent les même phénomènes et, donc, il ne s’agit que d’un simple
choix terminologique.
● Dire et ses
dérivés comme marqueurs de reformulation paraphrastique (MRP)
Pour analyser les expressions à
valeur discursive centrées sur le verbe dire, il est utile de faire quelques précisions
terminologiques et de décrire le cadre dans lequel ils fonctionnent comme tels.
Tout en se situant dans le
cadre de l’analyse du discours, Elisabeth Gülich et Thomas Kotschi veulent
élucider les fonctions discursives et interactives des MRP par l’examination
des expressions – y-compris le verbe dire et ses dérivés – qui servent à marquer une
relation de paraphrase entre deux segments de discours. Ils considèrent que la reformulation paraphrastique joue un rôle très important dans l’organisation discursive de la
communication orale, car l’emploi d’une paraphrase permet au locuteur de
résoudre les problèmes de compréhension, les problèmes concernant la prise en
compte de l’interlocuteur, les problèmes de menace potentielle pour les faces
des interlocuteurs (cf. Gülich et Kotschi, 1983 : 305).
Les MRP se rapprochent plutôt
des marqueurs de fonction interactive (cf. Roulet apud Gülich et Kotschi,
1983 : 310), car ils renvoient aux moyens par lesquels le locuteur
entreprend la mise en relation de ses actes verbaux.
L’analyse de l’organisation
discursive est basée chez eux sur la théorie de la
reformulation proposée par Gerd
Antos. Ainsi, le locuteur qui produit un énoncé accomplit, tout d’abord, le
travail de la formulation (c’est-à-dire de la production) de l’énoncé ; or
formuler c’est résoudre des problèmes communicatifs, ce qui implique un certain
effort de la part du locuteur, un effort qui laisse des traces
dans le discours : les MRP
comptent parmi ces traces du travail de l’organisation discursive (cf. Antos
apud Gülich et Kotschi, 1983 : 313).
Selon Gülich et Kotschi, il y a
trois constituants d’une paraphrase : l’énoncé-source,
l’énoncé-doublon, l’élément qui
indique une relation paraphrastique – le MRP. Le marqueur peut occuper trois positions
différentes par rapport à l’énoncé-doublon : il peut être antéposé,
postposé ou intégré dans celui-ci :
(44) Et ce
soufre qui s’est qui était il est sublime [ES] c’est-à-dire [MRP] qu’il est
vraiment euh en poudre en poudre très très très fine [ED] (Gülich et Kotschi) (antéposition)
(45) Ils
n’habitent plus ensemble [ES] ils ont divorcé [ED] tu veux dire [MRP] (Gülich et Kotschi) (postposition)
(46) L’université
a été orientée selon trois voies d’une part la euh pluridisciplinarité [ES]
auparavant l’université était [ED1] disons [MRP] monodisciplinaire [ED2] on a
donc introduit la pluridisciplinarité (Gülich et Kotschi) (intégration)
Les deux auteurs classifient
les MRP en deux catégories :
- dans la première il y a les
expressions complexes contenant le plus souvent des verbes ou des substantifs
qui renvoient au processus communicatif (quand je dis
x, je vais vous dire, comme vous l’avez dit, vous me dites que, pour préciser exactement ma pensée, je vous l’explique, etc.; et les plus stéréotypées, telles: c’est-à-dire (que), je veux dire (que), vous voyez
ce que je veux dire, autrement dit, ça veut dire aussi que, c’est que, en d’autres termes, etc.) ;
- dans la deuxième catégorie se
trouvent les morphèmes et les locutions qui sont considérés comme adverbes,
conjonctions, interjections – selon le classement traditionnel (disons, ah, ah oui, ah ben, alors, bon, de
toute façon, donc, en fait, enfin, hein, voilà, vraiment, quoi, ah ben alors
voyez, oui non mais, etc.) (cf.
Gülich et Kotschi, 1983 : 316 - 317).
La qualité de MRP de la
deuxième catégorie «dépend dans une certaine mesure du contexte, c’est-à-dire
de l’existence d’une équivalence sémantique entre deux énoncés», tandis que les
MRP de la première catégorie «sont capables d’établir une relation
paraphrastique même entre des énoncés ayant une équivalence sémantique
relativement faible» (Gülich et Kotschi, 1983 : 317).
Ils s’attardent un peu dans leur analyse sur un marqueur qui
s’inscrit parmi les dérivés du verbe dire – sur c’est-à-dire – et qui nous intéresse particulièrement.
C’est-à-dire met en place, le plus souvent, une relation
d’expansion, ce qui signifie que
le locuteur, en l’utilisant, établit un cadre structurel pour différentes
sortes d’explications:
(47) (…)
où toutes les cases sont remplies c’est-à-dire où toutes les combinaisons de
traits théoriquement possibles sont effectivement réalisées dans le système…( Gülich et Kotschi).
La reformulation est marquée par c’est-à-dire et elle consiste à faciliter la communication par l’aspect informatif qu’elle comporte (cf. Flottum, 1994 : 114). Cette reformulation introduite par c’est-à-dire sert à :
- expliquer ;
(48) Les gains du grand marché intérieur auront deux sources. Primo, la suppression des barrières non tarifaires (c’est-à-dire tous les processus qui limitent le commerce entre des États qui ne sont pas des taxes). (Flottum)
- nommer ;
(49) Si on a bordé la préparation de cire ou de mastic c’est-à-dire si on l’a lutée. (Flottum)
- préciser / corriger ;
(50) En 1986, le balancier est repassé à droite parce qu’on pensait ne pouvoir sortir de la crise , c’est-à-dire avancer de nouveau vers le mieux-vivre, qu’à condition de libérer les initiatives des entraves de l’État et de l’impôt. (Flottum)
- généraliser / résumer ;
(51) De
nos jours, il y a des Juifs pour qui la substance de leur judéité n’est que l’État
sioniste, le pouvoir politique, l’armée, l’héroïsme militaire,
c’est-à-dire, tous les idéaux fascistes ! (Flottum)
- exemplifier ;
(52) M.
Mitterrand est, selon 39% des consultés le plus capable d’exercer la
fonction de président de la République, c’est-à-dire de préserver
l’unité des Français (37%), de régler les conflits sociaux difficiles (34%), de
faire face à une grave crise internationale (33%) […](Flottum)
En roumain l’équivalent de c’est-à-dire est adică, qui sert, lui aussi, à
reformuler les propos antérieurs par une explication, un exemple, une
généralisation, une correction:
(53) Vai de mine! Jupân Dumitrache, adică gândeşti că am vrut
pentru ca să-ţi fac un atac? Îmi pare rău! (Caragiale) (on fait une
précision)
(54) Ipingescu: (…) a mânca … sfânta Constituţiune…
Dumitrache: Adică, cum s-o
manânce? (Caragiale)
(on demande une explication, un plus d’information; donc, ici, c’est
l’interlocuteur qui exige une reformulation de la part du locuteur).
(55) Adicătele, cum vine vorba asta? (Caragiale) (forme populaire de adică)
(56) În perioada aceea lumea încă poate mai
ştie am ţinut un post de crudităţi şapte luni un post
după ce m-am dus ă: adică nimic trecut prin foc (Cosmina Pop in Corpus Pop) (on donne une explication).
● La correction d’un énoncé à l’aide des particules
discursives (= MRP)
Païvi Sihvonen-Hautecoeur analyse le cas des marqueurs je veux dire/ j’veux dire,
c’est-à-dire , disons – qu’elle appelle particules discursives
et qui servent à la correction d’un énoncé (cf. Sihvonen-Hautecoeur,
1992 : 435).
Selon Sihvonen-Hautecoeur, les locuteurs semblent interrompre continuellement le déroulement de leurs énoncés, mais c’est toujours eux qui font suivre cette interruption d’une reprise – correction ou «auto-reprise» accompagnée d’une particule discursive.
En fonction de la nature de
la correction, on peut déceler trois catégories :
▪ la reprise porte
sur la négation ;
Dans ce cas il y a deux
reprises, dont la première (enfin) sert à invalider la formulation initiale, tandis
que la deuxième (je veux dire) introduit une formulation de remplacement :
(57) J’ai revu toujours
cette même personne qui b qui av qui buvait enfin / je veux dire
elle buvait pas quand je l’ai vue mais – qui avait l’air d’avoir beaucoup bu
dans sa vie. (Sihvonen-Hautecoeur)
L’incertitude, l’hésitation
du locuteur apparaît dans le balbutiement b(uvait), av(ait bu), jusqu’à
ce qu’il trouve la bonne formule - avait l’air d’avoir beaucoup bu.
▪ la
modalisation ;
Le locuteur juge l’assertion
qu’il vient de présenter comme trop catégorique ce qui le conduit à
s’auto-corriger. «Par l’adjonction d’un élément modalisateur, le locuteur
précise qu’il ne s’agit que de son opinion personnelle et annule ainsi toute
trace de menace à la face de son interlocuteur» (Sihvonen-Hautecoeur,
1992 : 442) :
(58) C’est pas une histoire réaliste : enfin disons moi je l’ai pas senti : comme une histoire réaliste. ( Sihvonen-Hautecoeur)
▪ simple
remplacement ;
La correction se réalise ici
sous forme d’une simple substitution d’une unité lexicale par une autre, sans
d’autres modifications :
(59) On m’a dit on m’a dit que disons l’Alliance française de
Paris m’a dit que les Pays-Bas c’était le test. (Sihvonen-Hautecoeur).
Les particules discursives ont un rôle essentiellement interactionnel
dans la correction ou la paraphrase : le locuteur s’en sert pour signaler
à l’allocutaire une rupture et un retour en arrière dans son discours ou pour
le conduire vers l’interprétation juste de son énoncé (cf. Gülich et Kotschi
cités par Sihvonen-Hautecoeur, 1992 : 446-447).
● Je veux dire (que) / j’veux dire que, disons (que),
c’est-à-dire (que) –
des marqueurs de dérivation obligatoire (MDO)
Dans le français parlé
contemporain il y a la tendance de ne plus considérer la construction je
veux dire que dans l’énoncé complexe P, je veux dire que Q
comme une proposition principale à laquelle Q est subordonnée,
mais comme un simple connecteur pragmatique qui relie l’assertion de P à
l’assertion de Q. On supprime parfois même la marque grammaticale
de l’enchâssement – que, selon F. Récanati:
(60) Il est venu, j’veux
dire, il est revenu. (P, j’veux dire, Q), ou bien
(61) Il est venu, il est
revenu j’veux dire. (P, Q j’veux dire)
Par cette transformation de je
V que P en P, je V, je veux dire acquiert les
caractéristiques d’un marqueur de dérivation obligatoire (MDO)
dont parle F. Récanati dans son article sur les verbes parenthètiques. Les autres expressions mentionnées – disons
que, c’est-à-dire que – fonctionnent de la même manière, car elles ont
perdu leur valeur de verbes régents (c’est-à-dire n’est même pas un
verbe), tout en développant un sens pragmatique. Ces marqueurs servent à
orienter l’interprétation de l’interlocuteur vers le sens que le locuteur a
voulu transmettre.
● Le cas de cică en roumain
On ne peut pas finir cette courte étude sans s’arrêter un peu au marqueur cică du roumain, qui provient de l’expression se zice că, comme on l’a déjà mentionné (voir 2 ci-dessus) et dont l’équivalent français est on dit que.
Il est un marqueur d’opération complexe inter- et métadiscursive, dont le sémantisme suggère «un très puissant doute sur les dires, voire une non-vérité» (Pop, 1998) et qui peut s’activer toutes les fois que le narrateur veut se détacher de ses dires.
Il apparaît souvent dans les contes
et les légendes populaires, indiquant des types de discours marqués
par la polyphonie et par la subjectivité,
«L’imaginaire collectif qu’il indique» lui vaut «le qualificatif de marque
de l’ouï-dire» (Pop, 1998).
(62) Mă ţin la
soare, ca pe un cocostârc !… ian
aşa !… numai într-un picior… cică să mă înveţe a
face marş. (Alecsandri)
(63) Ei ! după aia pe nea Ghiţă
Ţircădău nu l-a putut găsi gornistul deloc. A fost la el
şi ieri, şi astăzi cu biletul ; cică n-a dat
pe-acasă de trei zile. (Caragiale)
4.
Conclusions
L’utilisation des MRP – et donc
des expressions à sens pragmatique dérivées du verbe dire – permet au locuteur de définir deux énoncés
comme formant les deux termes d’une paraphrase surtout dans le cas d’une
équivalence sémantique faible. Il peut ainsi diriger le processus de
l’interprétation que doit effectuer l’interlocuteur (cf. Gülich et Kotschi,
1983 : 327).
Les MRP ont une double
fonction : ils annoncent une reformulation et ils signalent le caractère
provisoire de la formulation précédente. Chaque fois qu’un locuteur hésite
devant une formulation définitive, il signale qu’il rencontre des obstacles
dans la production du discours ; or la reformulation paraphrastique est un
moyen de surmonter ces obstacles.
Dépourvu de ses sens lexicaux – très riches, d’ailleurs – et de ses valeurs grammaticales, le verbe dire, à côté de ses dérivés, acquiert un sens pragmatique bien défini en tant que MRP (marqueurs de reformulation paraphrastique) ou MDO (marqueurs de dérivation obligatoire), où ils servent toujours à une nécessité de retour en arrière pour faire une correction, une reformulation de ce qui a été dit.
Notes
1. Dans les termes de Ducrot, le
locuteur en tant que tel qui est «le responsable de l’énonciation, considéré uniquement en tant qu’il a cette
proprieté», est opposé au locuteur en tant qu’être du monde qui se prend
«comme objet de référence de son propre discours».
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